Le récit et ses complications
Chaque enfant chinois connaît les 四大发明 (sì dà fāmíng) — les Quatre Grandes Inventions : le papier, l’imprimerie, la poudre à canon et la boussole. Elles sont présentées comme les contributions définitives de la Chine à la civilisation mondiale, une preuve que l’innovation chinoise a façonné le monde moderne autant que la philosophie grecque ou l’ingénierie romaine.
Le récit est essentiellement correct. Mais comme tous les récits historiques simplifiés, il dissimule des complications plus intéressantes que la version simplifiée. Chaque invention a une histoire plus complexe et fascinante que ne le suggère le résumé des manuels scolaires.
Le papier : Cai Lun et la révolution de l’eunuque
L’histoire conventionnelle attribue l’invention du papier à Cai Lun (蔡伦), un 宦官 (huànguān) — eunuque de cour — servant sous la dynastie Han (汉朝 Hàn Cháo), vers 105 après J.-C. Les preuves archéologiques compliquent cette version : des matériaux similaires au papier ont été trouvés sur des sites datant du IIe siècle avant J.-C., ce qui suggère que Cai Lun a amélioré une technologie existante plutôt que de l’inventer ex nihilo.
Ce que Cai Lun a certainement fait, c’est de standardiser et de développer le procédé. Sa technique — battre de l’écorce, du chanvre, des chiffons et des filets de pêche pour en faire une pâte, puis étaler cette bouillie sur un tamis pour la faire sécher — produisait un papier économique, homogène et adapté à l’écriture. Les supports d’écriture précédents — des lattes de bambou (lourdes), de la soie (coûteuse) ou des peaux d’animaux (rares) — étaient tous peu pratiques pour un usage généralisé.
Le papier a atteint le monde islamique après la bataille de Talas (751 après J.-C.), lorsque des papetiers chinois capturés par le califat abbasside ont transmis la technique à Samarcande. De là, il s’est répandu à Bagdad, au Caire, puis finalement en Europe. Le papier est arrivé en Espagne vers 1150 et en Angleterre vers 1490 — plus d’un millénaire après l’atelier de Cai Lun.
L’impact est difficile à surestimer. Le papier a rendu le stockage de l’information bon marché. Ce stockage peu coûteux a permis la création de bureaucraties, de bibliothèques, de systèmes éducatifs et, finalement, une alphabétisation de masse. Le système d’examen 科举 (kējǔ) — qui demandait aux candidats d’écrire d’énormes volumes de texte — aurait été impossible sans la disponibilité abondante et abordable du papier.
L’imprimerie : xylographie et caractères mobiles
L’imprimerie sur bois (雕版印刷 diāobǎn yìnshuā) est apparue en Chine pendant la dynastie Tang (唐朝 Táng Cháo), le plus ancien texte imprimé daté et conservé étant le Sūtra du Diamant de 868 après J.-C. — un rouleau bouddhiste d’une qualité technique remarquable, laissant entendre que la technologie avait déjà été perfectionnée depuis plusieurs décennies.
Bi Sheng (毕昇) a inventé les caractères mobiles (活字印刷 huózì yìnshuā) vers 1040 après J.-C. sous la dynastie Song (宋朝 Sòng Cháo), en utilisant des pièces en céramique qui pouvaient être arrangées, imprimées, puis réarrangées. La technologie fonctionnait mais n’a jamais supplanté l’impression sur bois en Chine, pour une raison pratique : l’écriture chinoise utilise des milliers de caractères, rendant le tri et le stockage des caractères mobiles très laborieux comparé à la gravure d’une page complète sur bois.
Lorsque Gutenberg a développé sa presse à imprimer vers 1440 à Mayence, il connaissait peut-être — ou non — l’existence des caractères mobiles chinois (t...